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Published On: sept. 23, 2004 04:44 PM
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39 [Dossier] De l'inéluctabilité du réseau pervasif
par Rafi
Haladjian
Imaginons un
domicile, une chambre d'hôtel, un entrepôt, une place publique... dans
lesquels les objets courants, les panneaux indicateurs, les écrans, les
dispositifs de communication se mettent instantanément à notre service
dès que nous en franchissons le seuil : c'est la « troisième
révolution informatique », celle de l'intelligence ambiante et des
réseaux « pervasifs », aussi évidents que le courant
électrique. Des myriades de puces s'insèrent dans l'environnement et
dans les objets du quotidien, capables de se repérer dans l'espace, de se
reconnaître les unes les autres et de se relier en réseau, sans fil.
Chaque individu se déplace entouré de sa « bulle de communication
» et, selon l'endroit où il se trouve, interagit avec les bulles
d'autres individus ou des objets situés dans son environnement... Rafi
Haladjian nous décrit cette vision et les « ingrédients »
qui permettront de la
concrétiser.
Sémiologue de
formation, Rafi Haladjian a consacré toute sa carrière aux
réseaux et à leurs usages. Acteur du paysage télématique
français dès 1983, Rafi Haladjian fonde en 1994 FranceNet, premier
opérateur internet en France. En 2003 Il fonde Ozone, premier
opérateur du Réseau Pervasif et co-fonde Violet, qui met au point des
technologies et des produits d'Intelligence
Ambiante.
“ Aller de
l’avant en regardant dans le rétroviseur ”, conseillait
Marshall McLuhan. La mise en perspective historique, l’analyse de
tendances longues, la prise en compte de l’ensemble des courants en jeu
dans l’écosystème, permettent de relativiser les
phénomènes et comportements d’aujourd’hui en les
appréhendant comme des étapes transitoires au sein d’une
histoire en mouvement. La tentation facile de considérer nos habitudes
actuelles comme éternelles ne peut conduire qu’à des situations
“ d’acharnement thérapeutique ”, qui tentent
d’améliorer, tout en les préservant coûte que coûte
(et au prix d’accidents industriels et commerciaux), les paradigmes,
solutions et mèmes[1] en vogue
aujourd’hui.Voir
dans le futur le simple prolongement des valeurs et usages que nous pensons
aujourd’hui acquis et immuables fausse notre vision prospective. Il en va
de même dans une analyse monadique qui n’envisage que l’avenir
de chacun des composants de l’ensemble, indépendamment des forces en
jeu dans l’écosystème. Imaginer les réseaux de demain
suppose de considérer l’histoire et l’évolution des
usages, des technologies, de l’informatique, de l’industrie
électronique etc.Mais
l’évolution n’est pas réductible au
progrès. Là où le progrès
peut apparaître comme linéaire (la même chose en mieux),
l’évolution peut générer des ruptures, des recombinaisons
complètes des modèles actuels, sous l’effet des
différentes forces en jeu dans l’écosystème. C’est
donc imbibé de cette méthode (et croyance)
historico-évolutionniste que je me propose de me livrer à
l’exercice prospectif suivant : vers quoi tendent les réseaux, leurs
usages, les systèmes d’information et la mobilité
?Jalons de l’histoire de
l’informatiqueL’évolution
de notre/nos rapport(s) avec la/les machine(s) depuis que les ordinateurs sont
apparus, au lendemain de la première guerre mondiale, se décompose
en trois périodes, comme autant de jalons dans notre navigation à
travers l’écosystème à
analyser. - Période 1 : Le
composant électronique coûte cher. Les ordinateurs sont par
conséquent rares, contrôlés par un nombre réduit
d’acteurs, et partagés entre de nombreux utilisateurs. C’est
l’époque de l’ordinateur central : un ordinateur pour
plusieurs utilisateurs. - Période 2
: Le composant électronique est plus abordable. Il devient possible de
construire un plus grand nombre d’ordinateurs, pratiquement un par
personne (ou par foyer). C’est l’époque de l’ordinateur
personnel (PC) : un ordinateur pour un
utilisateur. - Période 3 : le
composant électronique coûte un prix dérisoire, n’importe
quel objet peut en contenir un et devenir plus ou moins une machine “
intelligente ”, c'est-à-dire un ordinateur. C’est
l’époque des objets
intelligents : plusieurs ordinateurs pour un
seul utilisateur.Nous sommes
aujourd’hui à l’orée de la troisième période.
Le nombre d’objets disposant de capacités de calcul, de logiciels,
de données, devient de plus en plus en plus important :
téléphones portables aux fonctions multiples, assistants personnels,
appareils photo ou baladeurs numériques, ordinateurs embarqués de
voiture, systèmes audiovisuels, jouets etc. Et cette tendance
s’accélère avec l’apparition des montres communicantes,
de l’électroménager ou des meubles intelligents,
l’utilisateur est entouré d’objets dotés des
caractéristiques d’un ordinateur : puissance de calcul, logiciel,
données et, souvent, une capacité embryonnaire de
communiquer.Ce canevas schématique de
l’évolution de l’informatique et de l’électronique,
mais aussi de la relation de l’homme à la machine, permet de
structurer l’observation d’un certain nombre de
tendances.
La Machine au centre -> L’Homme au
centreNous sommes passés
d’une période où l’activité de l’homme devait
s’adapter à celle des ordinateurs (Période 1), à une
époque où l’ordinateur était l’alter ego, le
prolongement, le complément de l’homme (Période 2) pour entrer
dans une période où l’utilisateur est l’élément
central et où il appartient donc à la communauté des machines de
s’organiser autour de
l’Homme.
Homme/Machine -> Homme/Réseau de
machinesChacune des périodes
s’ouvre par une zone de chevauchement qui perpétue les pratiques de
la période précédente. Ainsi, au début de l’ère
du PC, l’utilisateur devait s’adapter aux contraintes liées au
langage de l’ordinateur. Mais, avec l’apparition des interfaces
graphiques, de la souris, de la notion de convivialité
(user-friendliness)
l’ordinateur est devenu “
l’égal ” de l’homme, son pair, son meilleur
ami.Nous sommes actuellement dans une
même période de chevauchement : l’utilisateur dispose de
plusieurs machines intelligentes, mais le PC reste le centre de gravité
autour duquel les autres objets s’organisent (ils en sont les
périphériques).
L’utilisateur n’a pas un rapport avec la
communauté
de ses objets mais un rapport
individuel,
un à un (one to
one), avec chacun d’entre eux. Nous ne
sommes donc pas encore dans un modèle “ plusieurs ordinateurs pour
un utilisateur ”, mais “ plusieurs fois un ordinateur pour un
utilisateur ”.L’homme
n’est donc pas encore entouré d’un
réseau
d’objets, mais d’un
archipel
d’objets, entités indépendantes
ayant chacune sa relation jalouse avec l’utilisateur, sa logique propre,
ses propres données (souvent redondantes), ces objets collaborant assez
peu ensemble.Ce passage du rapport
Homme/Machine à Homme/Réseau est extrêmement important. Il
modifie complètement le paradigme. Un réseau n’est pas la somme
de ses composantes, mais une dimension nouvelle. Concevoir un objet comme
faisant partie d’un réseau change radicalement notre
appréhension des choses. Par exemple, lorsque nous envisageons
aujourd’hui des appareils domestiques communicants, nous limitons leurs
fonctionnalités à la possibilité d’effectuer un certain
nombre de tâches à distance : je peux déclencher
l’ouverture des fenêtres de ma maison de campagne depuis mon bureau.
Il ne s’agit là que d’un rapport homme/machine effectué
à travers un réseau qui ne sert que de télécommande. Un
réseau de machines se comporterait plutôt comme dans l’exemple
(dérisoire) suivant : lorsque mon four a terminé la cuisson du gigot,
il ne m’informe pas en émettant un signal sonore dans la cuisine
(comme dans mon rapport actuel un-à-un de moi avec mon four), mais en
informant l’ensemble des autres objets de la maison que le gigot est
cuit, l’objet le plus proche de moi (par exemple la télévision
que je regarde en attendant la cuisson) me délivrant alors le
message.Cette logique de Machines en
Réseau a donné lieu grâce à l’Internet au concept et
aux technologies dits des “ Web Services ”, dans lesquels une
application résidant sur une machine délègue à une autre
machine connectée au réseau le soin d’effectuer pour elle une
tâche donnée. L’apparition de l’XML, esperanto permettant
d’échanger des informations entre machines hétéroclites, va
également dans le sens du Réseau de
Machines.
Réseau d’accès ->
Réseau de partageDans
l’écosystème, l’histoire de l’informatique, celle
des réseaux et du pouvoir de l’Utilisateur se structurent et
s’influencent mutuellement. Au
commencement était l’ordinateur central. L’Homme
n’était alors qu’un utilisateur, son moyen d’accès
s’appelait un Terminal. Il ne pouvait que très peu altérer le
comportement de la machine. Les ressources informatiques étaient tellement
chères qu’il était plus avantageux de construire des
réseaux pour en partager les capacités. C’est pour cette raison
qu’est né en 69 l’ARPANET, ancêtre de l’Internet. Le
minitel est également un beau produit de cette période. Dans les
années 80, fournir un appareil très bête permettant
d’avoir accès à la puissance et aux données stockées
sur des machines alors très chères était parfaitement
pertinent[2].Avec
l’avènement du PC (de son vrai nom, Personal Computer), la
capacité de traitement a été donnée à l’Homme.
Chacun devenait une cellule de production plus ou moins autonome.
L’Utilisateur avait désormais plus de pouvoir. Il pouvait effectuer
les tâches qu’il souhaitait, installer des progiciels et les
paramétrer pour un usage beaucoup moins contraint qu’en mode
Terminal. Toutefois, son action restait limitée à sa seule machine.
L’Internet a connu l’essor que nous connaissons avec la
banalisation de l’usage du PC. Il est arrivé dans cet
écosystème pour permettre d’étendre et de distribuer cette
production confinée, de désenclaver ces ordinateurs.
L’irrésistible tendance à la prise de pouvoir de
l’Utilisateur
(empowerment)
démarre avec le PC. Toutes les tentatives qui consistaient à enlever
ce pouvoir à l’Utilisateur, à le reléguer dans un rôle
passif de consommateur, de périphérique d’un système
central, ont échoué[3].Mais
nous avons toujours de l’Internet une vision Web, c'est-à-dire une
approche minitelienne. Conception réductrice et dangereuse, qui postule
que Internet = Web (+ Email). Le Web est un média, un média
One to
Many, qui considère la majorité des
acteurs comme passifs et terminaux. Le seul pouvoir qui est accordé à
l’Utilisateur est celui de
l’interactivité,
espèce de politesse cynique de la part du fournisseur de contenu qui
écoute ce que souhaite son consommateur. Lorsqu’on parle
aujourd’hui d’Internet Mobile, on entend généralement la
possibilité de consulter le Web et d’envoyer des emails de partout.
Il s’agit donc plus de Web Mobile que d’Internet Mobile à
proprement parler.Les architectures
réseau mises en place sont conformes à cette image de
l’utilisateur-consommateur ou de « l’Internet-Minitel-Mondial
»: les liaisons ADSL sont asymétriques (le A de ADSL signifie
Asynchronous), comme l’étaient les accès du Minitel : la
capacité de transmission du réseau vers l’utilisateur est
toujours prévue comme étant largement supérieure à la
capacité de transmission de l’utilisateur vers le reste du
réseau. L’utilisateur reçoit beaucoup, envoie très
peu.Mais il s’est produit à
la fin des années 90 une véritable révolution avec le
peer to
peer. L’analyse du phénomène a
été largement détournée par des considérations annexes
liées à la piraterie. Or il faut avant tout y voir la possibilité
pour chaque individu d’être à la fois un offreur et un demandeur
de contenu. C’est là le début d’un Internet post-webique
au contenu désormais non centralisé, dispersé. Chacun y est
client et serveur.Nous connaissions les
services B to
C
(Business to
Consumer), les services
B to B
(Business to
Business), les services
B to [C to
C] (services de type eBay, dans lesquels une
entreprise permet à des utilisateurs de faire du commerce entre eux), mais
nous n’avions pas encore de véritable
C to C. Le
peer to peer est ce C to
C.En
termes de pouvoir, il marque l’avènement de la communauté des
utilisateurs comme acteur à part entière de
l’écosystème. L’enseignement essentiel est le suivant : un
très grand nombre d’unités aux ressources très
limitées qui collaborent ensemble et en réseau, peuvent devenir
beaucoup plus puissantes que de grandes unités ayant beaucoup de
ressources[4].Nous
pensons toujours les réseaux comme des réseaux d’accès
à un contenu. “ L’Utilisateur ” en reste le point
terminal[5]. Ce type
de réseau correspond à une vision de l’économie qui est
celle de l’ère industrielle : d’un côté un nombre
réduit de producteurs, de l’autre des consommateurs. Or un
réseau n’est pas seulement un média. Un réseau est un moyen
de communication y compris pour des échanges non-marchands. Lorsque je
souhaite télécharger depuis le serveur MP3 de ma voiture les musiques
qui se trouvent sur le serveur de mon domicile, je suis en tant
qu’Utilisateur à la fois l’émetteur et le récepteur.
Lorsque je permets aux habitants de mon immeuble d’accéder à mes
vidéos (par exemple de vacances, pour rester politiquement correct)
stockées sur mon serveur domestique, je suis un émetteur
d’information. Il est donc nécessaire de ne plus penser les
réseaux en tant que moyen d’accès à l’information,
mais en tant que moyen de partage de l’information dans un environnement
où tout utilisateur peut aussi être un producteur ou, mieux, un
co-producteur.La vision asymétrique
du réseau correspond par ailleurs à un modèle dans lequel le
point terminal de la communication reste un Utilisateur, c'est-à-dire un
Homme. Or, dans un réseau d’objets, l’échange se fait
d’une machine vers une autre machine sans qu’il ne soit possible de
déterminer a priori et de manière permanente quelle est la
hiérarchie des rôles et donc des flux entre ces différentes
machines.
Se connecter -> N’être jamais
déconnectéDans les
premiers temps de l’Internet, la connexion de l’utilisateur se
faisait à travers un modem analogique sur une ligne téléphonique
ordinaire
(dial-up).
L’Utilisateur se
connectait à l’Internet. Ce moment
était exceptionnel et discontinu. Pendant la durée de cette connexion
il effectuait l’ensemble des tâches à faire sur le réseau.
Puis, fatigué mais content, il retournait à son mode
déconnecté. Avec le développement des liaisons louées dans
les entreprises, puis de l’ADSL et du câble chez les particuliers
sont apparues les connexions permanentes. Désormais, l’Utilisateur
ne se connecte plus, il est connecté.
Le réseau, la connectivité sont des
prolongements naturels de l’Utilisateur et de ses équipements. Ils en
étendent les capacités et les données. L’Utilisateur passe
indifféremment de données qui se trouvent localement à
d’autres qui sont lointaines, et il en devient inconcevable de travailler
sans avoir une connexion au réseau. C’est la véritable
naissance de l’Homme en Réseau, celui qui n’est plus un
touriste sur l’Internet mais qui en est un
résident.Mais l’Homme en
Réseau a aujourd’hui un handicap. Si le réseau fait partie de
ses habitudes et de ses réflexes, il ne peut vivre en réseau
qu’aussi longtemps qu’il est attaché à sa table de
travail. Après se
connecter, après
être
connecté, il aspire à
ne jamais être
déconnecté.[6]
Mobilité ->
Extension de
l’HommeL’Utilisateur est
aujourd’hui considéré comme un individu principalement
sédentaire, passant le plus clair de son temps chez lui ou dans son
bureau. Il lui arrive d’être dans des situations transitoires (donc
exceptionnelles malgré leur régularité) entre deux états de
sédentarité. De là est née l’expression (assez laide)
« être en situation de mobilité ». Cette segmentation
artificielle du temps et de l’espace de l’Utilisateur donne lieu
à des modèles d’offres que nous pouvons caricaturer de la
manière suivante : France Telecom/Wanadoo d’un coté de la porte,
Orange de l’autre. L’Utilisateur aurait deux besoins distincts qui
justifieraient deux (voire trois)
abonnements.Or le comportement des
Utilisateurs tend à démentir cette conception. Un nombre de plus en
plus important d’abonnés résilie sa ligne fixe pour ne plus
utiliser que son téléphone cellulaire. Ce dernier n’est donc
plus un accessoire de substitution sollicité en « situation de
mobilité », hors de portée d’un téléphone
filaire. Il est simplement… un téléphone, appendice naturel qui
sert à parler aux autres. Il a de plus l’avantage d’être
personnel et permanent. Il ne faut donc plus appeler ces appareils des
téléphones portables ou des mobiles pour les appeler des
téléphones personnels (PT, Personal
Telephone).Cette tendance vers le
personnel et le permanent est beaucoup plus structurante que la dichotomie
sédentaire/mobile. Plutôt que de rechercher à reproduire «
en situation de mobilité » un succédané de ses habitudes de
sédentaire, l’Utilisateur aurait propension à rendre mobile sa
sédentarité. Une adresse email reste permanente et personnelle
indépendamment de l’endroit d’où je la consulte, il en va
de même de mon téléphone portable sur lequel je peux être
joint où que je sois (dans une extraterritorialité apparente).
C’est à moi qu’on parle, le réseau est mon propre
prolongement naturel, sans rupture ni frottements. C’est donc le fait que
certains objets puissent être considérés comme strictement
sédentaires, c'est-à-dire non connectés directement à moi,
qui finira par paraître exceptionnel. Plutôt que de parler de
solutions mobiles, de mobilité voire de « situations de mobilité
», il serait plus adapté de penser réseaux, outils et services
comme des extensions naturelles de l’Homme (pour citer à nouveau
McLuhan) en n’excluant pas du champ « les situations de
sédentarité ».Nous
pouvons aussi mentionner ici le flou désormais perceptible qui touche la
frontière entre usage personnel et usage professionnel. Devant la
prolifération et la polyvalence des équipements, la distinction
personnel/professionnel perd son sens. L’homme étant au centre, il
est concomitamment le siège de préoccupation personnelles et
professionnelles qui peuvent utiliser les mêmes équipements. Il
n’existe pas dans la plupart des cas (sauf pour des raisons
d’habillage marketing) de distinction fondamentale de qualité entre
la plupart des équipements et des services prévus pour des
particuliers et ceux prévus pour un usage
professionnel.
Réseau central -> Personal
networksLe phénomène le
plus intéressant de ces dernières années est celui qui nous a
été apporté par le Wi-Fi. Plus qu’une norme
intéressante permettant de connecter des équipements les uns avec les
autres sans fil, la véritable révolution du Wi-Fi tient au fait
qu’il permet de reproduire dans le domaine des
télécommunications le bouleversement auquel nous avons assisté
dans l’histoire de l’informatique au début des années 80.
En effet, jusqu’à ce jour,
construire un réseau est une activité inconcevable pour qui n’a
pas de considérables moyens. Ce rôle est donc dévolu aux seuls
“ opérateurs ”. Une fois ce réseau construit et
opéré, on y connecte un grand nombre d’utilisateurs. Exactement
comme dans le cas des Ordinateurs Centraux et des grappes d’utilisateurs
qui en étaient dépendants.Or
le Wi-Fi permet de faire le pas que le PC a permis en son temps.
Aujourd’hui, n’importe qui, avec très peu de moyens et
relativement peu de savoir-faire, peut construire un réseau. Certes, ce
réseau est de courte portée, de la même manière qu’un
PC a une capacité assez peu importante comparée à celle
d’un grand ordinateur. Mais la tendance à la prise de pouvoir
(empowerment)
de l’Utilisateur se propage aujourd’hui aux moyens de
télécommunications.Nous sommes
donc dans le domaine des réseaux à la veille d’un
bouleversement de même ampleur que celui du PC vis-à-vis Ordinateurs
Centraux. Il va être de plus en plus facile pour des entreprises de
tailles diverses, des collectivités, des groupes d’individus de
construire leur propre réseau, leur Personal
Networks.
Le Réseau Pervasif :
maillon manquant de
l’évolutionIl
est inéluctable, voire déjà visible à l’œil nu,
que nous entrons dans une ère où chacun d’entre nous est
entouré d’un ensemble d’objets intelligents. La manière
dont nous nous comportons avec ces machines reste héritée de
l’ère du PC, il s’agit toujours d’un rapport un à
un. Or ce modèle multi-duel ne peut fonctionner de manière
satisfaisante dans un environnement où ces ordinateurs se surmultiplient et
où l’élément central n’est plus la machine ou ses
contenus, mais l’Homme. Il nous faut donc considérer ces appareils,
non pas comme autant d’unités discrètes mais comme une
communauté nous rendant conjointement des services. Nous devons les penser
comme un réseau.Or,
aujourd’hui, il n’existe pas de canal transversal sur lequel
s’articuleraient tous ces équipements, grâce auquel ils
collaboreraient de manière transparente, afin de constituer
collectivement, par la combinaison de leurs capacités et de leurs
données, un réseau d’intelligence et non pas une somme de
machines intelligentes.De la même
manière que l’Internet tel que nous le connaissons aujourd’hui
est apparu pour désenclaver des PC initialement solitaires, il est
nécessaire de penser et de construire un nouveau réseau (ou une
extension de l’Internet) qui permettrait d’embrasser
l’ensemble des objets isolés, qui les tisserait dans une même
toile à laquelle l’utilisateur ne se connectera plus, mais dans
laquelle il sera immergé. C’est ce réseau que nous avons
appelé, chez Ozone[7], le
Réseau Pervasif[8].A
la lumière du balayage lapidaire de l’écosystème auquel je
me suis livré ci-dessus, je vais à présent tenter
d’ébaucher les caractéristiques essentielles de ce Réseau
Pervasif. Puis, je dessinerai les contours de l’Intelligence Ambiante, ce
monde d’objets tous connectés qui serait le produit du Réseau
Pervasif. Toujours nourri par l’analyse qui a précédé,
j’ébaucherai ensuite quelques pistes sur les moyens de construire,
techniquement et économiquement, ce nouvel
environnement.
Le Réseau Pervasif :
cahier des charges V 1.0Si
nous devons aujourd’hui nous appliquer à penser et construire le
Réseau Pervasif, quelles en seraient les caractéristiques essentielles
? Il
est présent partout, tout le
tempsLe Réseau Pervasif est,
d’une part, le support de la collaboration transparente entre des
équipements qui le constituent collectivement et par une coopération
permanente de mon réseau d’objets personnels; il est d’autre
part ma connexion au reste du monde, cette extension de
Moi.Réseau de la continuité,
il se doit donc, comme l’origine de son nom l’indique,
d’être présent partout, tout le temps, et ce sans rupture. Plus
de distinction intérieur/extérieur (ma voiture est par exemple un des
éléments essentiels de mon réseau d’objets),
géographique (ex : mon appareil photo numérique doit pouvoir stocker
ses images directement sur mon serveur depuis l’étranger), de
contexte d’usage (un email, reste un email qu’on le lise debout ou
assis). Ces conditions d’utilisation sont aujourd’hui plus ou moins
préfigurées par les usages de la téléphonie
cellulaire.Les équipements qui le
constituent sont connectés en permanence. C’est la déconnexion
volontaire du réseau (totale ou partielle) qui devient un acte
exceptionnel et non pas la connexion.
Il doit être agnostique en termes
d’applications et
d’appareilsLe Réseau
Pervasif est conçu pour un environnement d’objets intelligents. Nous
voyons tous les jours apparaître de nouvelles machines dotées
d’intelligence et de capacités de communication. Nous n’avons
pas à juger a priori de la pertinence de ces offres. Le Réseau
Pervasif se doit d’être agnostique en terme d’équipements.
Il ne doit pas être prévu pour un type d’appareil et donc
d’usage donné, par exemple le téléphone ou les ordinateurs.
Il s’agit d’un environnement neutre sur lequel, tout type
d’industriel, de fournisseur de services, voire de bricoleur pourra
proposer des produits, grands ou modestes. Il est en cela comparable au courant
électrique.
Il est à large
bandeSchématiquement le
Réseau Pervasif me permet de constituer un réseau personnel,
c'est-à-dire l’équivalent d’un LAN (réseau local,
généralement en Ethernet) porté à l’échelle
d’un WAN (réseau étendu, généralement réseau
d’un opérateur). Il permet le même type d’échanges
que celui que nous effectuons aujourd’hui sur ces réseaux locaux :
échanges de fichiers entre machines du même réseau, travail
à distance sur un serveur local, envoi de document à
l’imprimante, synchronisation d’assistants personnels (PDA) avec un
PC etc.Afin que ces échanges et
cette collaboration entre machines se fassent de manière confortable,
voire transparente, il est donc nécessaire de disposer d’une
capacité de réseau importante. Nous pouvons la fixer à celle qui
est le plus généralement rencontrée sur les réseaux
Ethernet, c'est-à-dire 10 Mb/s. Il s’agit toutefois là de
besoins importants de bande passante sur des périodes courtes
(bursts).
Il coûte un prix
imperceptibleA la différence
des réseaux que nous connaissons déjà (à l’exception
peut-être de l’Internet), le Réseau Pervasif ne connecte pas
forcément un individu à un contenu, mais permet également, et
peut-être avant tout, à des machines d’échanger en
permanence entre elles.Cette situation
comporte deux nouveautés : les échanges ne sont plus des actes
circonscrits et exceptionnels, et l’Homme n’en est pas
forcément l’instigateur. Ces conditions d’usage sont bien
différentes de celles qui prévalent par exemple dans la
téléphonie dite mobile : de temps en temps et pour une période
courte, un individu décide de s’offrir le luxe d’une
communication. Les modèles de tarification et de prix acceptables dans ce
dernier contexte ne peuvent donc s’appliquer dans un domaine où
communiquer se banalise et devient une
évidence.Il ne s’agit donc
pas de construire un réseau selon des contraintes uniquement techniques
puis d’en imposer le coût aux utilisateurs. Le coût pour
l’Utilisateur est structurant de la fonction du Réseau Pervasif : il
doit donc être une contrainte de base de la conception même de ce
Réseau. S’il est probablement illusoire de penser que le Réseau
puisse être gratuit, le prix à l’acte de son usage doit
être imperceptible, comme l’est celui de
l’Internet.
Il comporte des mécanismes de
discriminationEnfin, dans un
environnement où, par défaut, chaque objet sera connecté et
accessible, se poseront forcément les questions de la
confidentialité, de l’intimité et de la non
intrusion.La valeur d’un
réseau se situe aujourd’hui dans sa capacité à
établir un lien et à transporter l’information. Mais dès
lors que ce lien se banalise, qu’il existe par défaut, en permanence,
la valeur s’inverse : c’est la capacité de discriminer les
connexions, de les filtrer ou de les interdire qui constitue la fonction clef
du réseau.
L’Intelligence Ambiante
: habiter le réseauLa
baisse du coût des composants et leur miniaturisation rendent possible un
monde dans lequel l’électronique est susceptible d’être
intégrée dans pratiquement n’importe quel objet. Les choses que
je manipule ne seront plus inertes, mais capables d’avoir des
comportements appropriés à moi et à mes actes, de conserver le
souvenir de mes actions passées, d’enrichir mon expérience en
m’apportant un complément d’information ou de conseil. Ces
appareils, en ayant des moyens de communiquer, pourront également,
au-delà de leur savoir et de leurs savoir-faire locaux, compter sur ceux
d’autres appareils. Ce cadre de vie qui est en train de naître est
appelé Intelligence
Ambiante.L’objectif de
l’Intelligence Ambiante est de créer un environnement sans centre de
gravité, dans lequel l’Homme n’a plus besoin d’aller au
puits pour chercher (ou envoyer) de l’information. L’intelligence
n’y est plus l’apanage de certains équipements
dédiés, trônant au milieu d’un monde physique globalement
stupide. Elle est potentiellement disséminée dans tous les
éléments qui entourent
l’Utilisateur.Nous sommes certes
à la préhistoire de ce développement. Nous pouvons toutefois
faire quelques observations sur ce qu’induit l’Intelligence
Ambiante, ses usages et ce que pourraient être les conditions de son
émergence. Pour ce faire, commençons par poser l’exemple
naïf d’une application très simple[9].Prenons
un pèse-personne électronique ordinaire. Ajoutons-y une puce Wi-Fi
qui lui permet de communiquer. Chaque fois que l’Utilisateur monte sur la
balance, son poids est directement envoyé à travers l’Internet
à son diététicien ou à Weight Watchers. Ces derniers peuvent
ainsi lui apporter un suivi de régime, lui adresser des recommandations
dans le cadre d’une prestation
récurrente.
Science fiction
?Techniquement, l’adjonction
d’une puce Wi-Fi dans un pèse-personne ne représente aucune
difficulté particulière. Economiquement, ajouter une puce Wi-Fi et un
petit programme embarqué sous Linux à une balance ne constitue pas un
surcoût commercialement rédhibitoire. En terme d’usages, le
service additionnel rendu par cette machine est simple, facilement perceptible
par son utilisateur, et peut tout à fait se
justifier.Cet exemple illustre bien que
les premiers avatars de l’Intelligence Ambiante sont à portée
de main. Rien ne s’oppose, dès aujourd’hui, à ce que de
tels appareils commencent à être
proposés.L’autre indication
que ce minuscule et symbolique exemple laisse entrevoir est
l’étendue du champ d’application, les impacts et les
bouleversements que présage l’Intelligence Ambiante. La
révolution Internet des années 90 n’a somme toute suscité
un bouillonnement[10] que
dans les industries de l’informatique et des télécommunications.
Elle n’a touché les autres secteurs d’activité que de
manière marginale, circonscrite et périphérique au travers de
quelques sites Web accessibles via une petite lucarne à un nombre ridicule
d’Utilisateurs. Le développement de l’Intelligence Ambiante
implique l’ensemble des industries, qui pourraient intégrer de
nouvelles fonctionnalités et de nouveaux modèles de business à
des produits aujourd’hui commoditisés (banalisés). Son terrain
n’est pas le monde confiné d’un navigateur Internet, mais
celui du monde physique tout entier. Ses utilisateurs ne sont pas uniquement
ceux qui ont les moyens de posséder et de maîtriser ordinateurs et
réseaux. L’amplitude des bouleversements à venir pourrait faire
apparaître comme dérisoire la kermesse Internet des années
90.
Le bonheur est-il simple comme un clic de
souris ?Chaque matin,
l’utilisateur d’un pèse-personne ordinaire, monte sur sa
balance et se pèse. Chaque matin, l’utilisateur d’un
pèse-personne Wi-Fi, monte sur sa balance et se pèse. Il n’y a
entre ces deux actes aucune différence. Les habitudes de
l’utilisateur ne sont en rien modifiées par l’adjonction de
nouvelles fonctionnalités. Il ne lui est demandé aucun effort
d’apprentissage.Dans le monde dans
lequel nous vivons, cet utilisateur qui aurait souscrit à un service de
suivi de régime amaigrissant, aurait fait la chose suivante : monter sur
sa balance et se peser ; noter avec horreur le chiffre qui s’affiche ;
aller vers son ordinateur (ou se promettre de le faire dans la journée) ;
saisir dans une page web son poids du jour et,
d’un simple clic de
souris, l’envoyer à son
diététicien
conseil.Aujourd’hui,
d’un clic de
souris est le synonyme de la simplicité
absolue pour l’utilisateur. Nous restons convaincus que pour communiquer
avec le monde de l’Intelligence et du logiciel, nous avons besoin
d’un médiateur (le PC, sa souris), et que l’enjeu est dans la
simplification de ce médiateur. A travers l’exemple du
pèse-personne, nous voyons que l’Intelligence Ambiante induit la
disparition de ce médiateur. Mon poids peut être envoyé à
mon diététicien d’une
simple montée sur le
pèse-personne et avec moins d’un clic
de souris.Quelles sont les implications
conceptuelles et pratiques de cette disparition du médiateur
?Elle signifie l’effacement de
l’Interface Homme-Machine telle que nous la connaissons. Au premier stade
d’évolution, l’homme donnait des instructions écrites
à une machine en en apprenant le langage ; la machine était centrale,
il appartenait à l’homme de savoir lui parler. Puis vinrent les PC et
leurs interfaces graphiques, qui, à travers la métaphore des
icônes permettaient de mettre le langage de la machine plus à la
portée de l’homme en donnant à ce dernier des symboles qui lui
étaient familiers. L’Homme et la Machine étaient sur un pied
d’égalité, ils avaient besoin d’un terrain de rencontre
où chacun des protagonistes faisait un effort pour parler la langue de
l’autre.Avec l’Intelligence
Ambiante, c’est l’homme qui est au centre de multiples objets,
c’est donc à ces derniers de faire l’effort. Les
métaphores laissent la place à la tautologie. Je n’ai plus
besoin d’une représentation symbolique d’un pèse personne
sur un écran. Le pèse-personne vaut pour un pèse-personne.
L’interface n’est plus sur l’écran, il est dans la
pièce, je ne le touche pas avec une souris mais avec mes pieds. Il
n’existe plus d’un coté du miroir, un monde virtuel, où
tout est fluide, malléable et taillé à ma mesure, et de
l’autre un monde des atomes où les choses sont rigides, dures et
obtuses.En pratique, cette disparition
de l’interface ôte la contrainte de l’apprentissage. Il
devient donc possible de fournir des appareils intelligents à une
population qui est rétive ou incapable d’apprendre à utiliser
un ordinateur. Au lieu de convaincre la mythique Madame Michu de changer ses
habitudes pour pouvoir accéder au bonheur de l’Intelligence
Logicielle, c’est l’Intelligence Ambiante qui apprend à lire
dans les gestes habituels de Madame Tout le Monde (née
Michu).Cette banalisation, cette
simplification de la communication avec les machines intelligentes et
communicantes a un effet direct : il permet de démocratiser
l’accès à la technologie, d’en étendre
considérablement la portée et les usages. Ce phénomène,
conjugué à celui de l’apparition du Réseau Pervasif, rend
le préalable de la maîtrise de l’informatique caduc. Ces
nouvelles machines ne sont plus des périphériques de
l’ordinateur, ils sont des membres à part entière du
réseau. Je peux donc jouir des services d’un pèse-personne Wi-Fi
qui est connecté sur une borne de mon quartier en n’ayant aucun autre
type d’ordinateur. Le marché du pèse-personne ne doit pas
être dépendant de celui du taux d’équipements en PC.
Ainsi, ces nouveaux objets intelligents et
communicants permettent de toucher des populations considérablement plus
importantes que le carré des utilisateurs d’ordinateurs. Pour
s’en convaincre, nous pouvons comparer la population des utilisateurs de
téléphones portables[11]
(appareil sommaire permettant un acte quasi unique, simple et banalisé) et
celui d’utilisateurs d’ordinateurs et d’Internet (appareils
compliqués permettant un nombre illimité d’actes au prix de
comportements non intuitifs).
La mort du couteau suisse[12]La
rareté des ordinateurs leur a donné le monopole sur tous les
traitements intelligents que nous avions à faire. Le matériel
(hardware)
coûtant cher, le logiciel
(software)
devait essayer d’en obtenir le maximum d’applications possibles.
Ainsi, couche après couche, l’ensemble de nos besoins a
été traduit en programmes produisant des machines bouffies de
polyvalence. Leur usage est d’une grande complexité, puisqu’il
nous faut apprendre non seulement le langage de chaque application, mais aussi
le méta-langage né de la cohabitation de toutes les fonctions de
l’ordinateur. Enfin, ce mariage souvent forcé de carpes et de lapins
sur une même machine, a fragilisé le comportement de cette
dernière, augmentant le nombre de dysfonctionnements[13].Mais
la logique de rareté de la ressource matérielle qui a prévalu
à l’émergence de ces couteaux suisses informatiques perd de
plus en plus de son sens. Fabriquer des machines ayant un usage spécifique
devient économiquement possible. Ces appareils effectuent parfaitement la
tâche qui est la leur, puisque toutes leurs ressources y sont
dédiées. Elles sont simples et intuitives à utiliser, puisque
conçues pour un usage spécifique auquel l’utilisateur est
déjà habitué. Elles sont stables et fiables puisque
n’ayant plus besoin de faire de compromis pour cause de cohabitation avec
d’autres applications. Il devient plus pertinent de fabriquer de
véritables appareils photo capables d’envoyer de bonnes images, que
de prendre des photos de la taille d’un timbre poste avec un
téléphone portable, fragilisé dans sa vocation première par
l’adjonction de cette fonctionnalité superfétatoire.
Deux phénomènes apparemment
opposés peuvent émerger : d’une part une prolifération des
objets, leur dissémination dans notre entourage. Mais ce
développement se ferait au prix d’une démultiplication de
« boites », puisque nous serions dans un modèle, un usage = un
appareil. D’autre part, grâce aux capacités de communication
entre objets, nous assisterions à une optimisation du nombre
d’équipements, par la mutualisation de certaines fonctions : une
table de salon peut faire office de console de commande pour d’autres
objets, des rideaux peuvent servir d’écran etc.[14]
BalkanisationL’émergence
de l’Intelligence Ambiante ne peut être désolidarisée de
celle du Réseau Pervasif. L’objectif n’est pas de rendre
individuellement chaque objet intelligent en le gavant de vitamines
électroniques et de logiciels. Il est de créer un environnement
intelligent autour de l’Utilisateur à travers un réseau
d’objets
communicants.L’avantage de la
polyvalence du PC est de pouvoir copier/échanger/partager des informations
entre différentes applications. Perdre cet avantage serait une
régression dans la relation Homme-Machine. C’est pourquoi, les
données acquises ou produites par mes différents appareils doivent
être fournies ou accessibles aux autres machines de mon réseau. Mon
vélo d’appartement doit pouvoir lire mon poids relevé par ma
balance, ma cafetière automatique ne doit pas faire le café à 7
heures si j’ai mis mon réveil à 9
heures.Sur le chemin qui nous mène
à cet environnement ouvert de communication entre objets, nous
traverserons probablement des situations de fédérations fermées
de machines. La tentation et les enjeux seront grands chez les industriels de
certains secteurs de déterminer des normes de communication
spécifiques entre les objets d’une même famille ou, pire,
d’une même marque. Nous verrons par exemple probablement un
réseau permettant à un ensemble d’objets domestiques LG de
collaborer[15].
Toutefois, à l’opposé du monde de l’informatique, il
n’existe pas aujourd’hui dans le domaine de l’équipement
électronique au sens large (celui de tous les rayons confondus d’un
magasin Darty) d’acteur unique dominant, susceptible d’imposer ses
normes aux autres ou capable de générer des
clusters.Conceptuellement,
des notions comme « la maison intelligente »[16],
permettent d’embrasser de manière pragmatique le sujet vaste et flou
du Réseau Pervasif et de l’Intelligence Ambiante en le ramenant
à un sous-ensemble. Mais cette réduction ne doit être que
méthodologique. « Maison Intelligente », « Voiture
Intelligente », « Ville Intelligente », « Bureau Intelligent
» ne sont que des composantes d’un environnement unique ayant en son
centre l’Utilisateur, dans toutes ses préoccupations. Imaginer des
solutions et des technologies spécifiques et étanches pour chaque
domaine, irait à contresens des principes de l’Intelligence Ambiante
et du Réseau Pervasif.
Internet haut débit / Utilisateur bas
débitEnfin,
l’Intelligence Ambiante pourrait être une solution au véritable
problème que pose l’ère de l’information, celui de la
pénurie d’Attention. Si la bande passante des réseaux est de
plus en plus importante, permettant de délivrer de plus en plus
d’informations à l’Utilisateur, la bande passante de
l’Utilisateur, c’est-à-dire sa capacité de concentration,
est irrémédiablement étroite. Nous continuons malgré tout
à imaginer des applications qui nécessitent qu’il leur alloue de
manière quasi exclusive une portion de son attention pourtant
déficitaire[17].Un
pan entier de l’Intelligence Ambiante s’intéresse à la
communication dite douce. Celle-ci est diffusée de manière non
intrusive dans l’environnement, par exemple sous forme d’effets
d’éclairage. L’information est perçue au passage, presque
incidemment par l’Utilisateur. Ce dernier ne mobilise aucune de ses
ressources pour percevoir cette information. C’est cette approche qui a
été retenue par Violet (www.violet.net) dans le
développement de la lampe DAL et dans la mise au point de ses technologies
permettant de concevoir une nouvelle génération d’objets
intelligents.
Ingrédients pour la
construction du Réseau Pervasif et de l’Intelligence
AmbianteLe Micro
InternetL’Internet, on
l’oublie de plus en plus souvent, n’est pas un réseau, mais un
méta-réseau, le réseau des réseaux. Il est la
résultante de l’interconnexion de nombreux réseaux produits par
de très nombreuses initiatives indépendantes, de tailles très
disparates, privées ou publiques, n’ayant pas forcément une
vocation de retour sur investissement et de profit. L’Internet est un bien
commun, propriété de personne, issu de mariages, contre-nature mais
heureux, de carpes et de lapins.Cette
dynamique organique de développement s’est avérée
extrêmement efficace. En un temps record, nous avons vu émerger un
réseau mondial dont les ramifications atteignent aujourd’hui les
régions les plus reculées du monde. La philosophie
d’interconnexion et d’échange de l’Internet a par
ailleurs permis de fournir, pour un prix extrêmement abordable, une
capacité de communication universelle aux utilisateurs[18].L’Internet
tel que nous le connaissons est principalement filaire. Par conséquent les
acteurs qui ont contribué à sa construction sont aujourd’hui
d’une certaine taille et disposent des moyens nécessaires pour
installer, acheter, opérer ce type de capacités de transmission.
Toutefois, le développement des nouvelles technologies de réseau,
comme par exemple le Wi-Fi, permettent à un nombre extrêmement grand
d’acteurs de construire de petites portions de réseau. Il devient
à la portée de n’importe quelle entreprise, collectivité,
association ou individu, pour un budget modique voire dérisoire,
d’établir des liaisons, des Personal Networks. En entrant dans le
jeu de l’interconnexion, de la philosophie même de l’Internet,
ces nouveaux réseaux pourraient en étendre la portée par des
incréments, certes minuscules, mais en nombre incalculable. Dans un
véritable modèle de fractale, nous aurions l’Internet des
grandes artères mondiales, des macro Internet nationaux ou régionaux,
et l’apparition d’un micro Internet à l’échelle de
quartiers, voire d’immeubles. L’enjeu de la première
étape de l'Internet était le tissage du monde dans une grande toile.
A présent l’enjeu est d’interconnecter le moindre
pâté de maison, le moindre hameau, la moindre arrière
cour.Conceptuellement, le Réseau
Pervasif n’est rien de plus que l’évolution naturelle de
l’Internet[19], un
réseau global, neutre. L’enjeu et le défi sont de proposer une
couverture absolue, avec un niveau de granularité et
d’accessibilité sans pareilles et, élément essentiel du
développement de ses usages, pour un prix d’utilisation très
bas.Sa construction peut se faire de
deux manières :- La méthode
« traditionnelle » : un ou plusieurs opérateurs triés sur
le volet investissent pour couvrir le moindre mètre carré de
territoire de manière rentable (ou plus probablement les portions de
territoire qu’ils jugent rentables), en déterminant leur calendrier
de déploiement et de couverture selon leurs contraintes de capacités,
de budget et de priorité stratégique ou politique. Ayant, par
vocation, fait le considérable effort de construction du réseau
à des fins exclusivement commerciales, ils font payer un prix fort à
un utilisateur qui n’a d’autre recours que de faire jouer la
concurrence entre une poignée de fournisseurs. Des prix élevés
d’utilisation obèrent le développement de nouveaux usages et
donc celui à terme de l’Intelligence
Ambiante.- La philosophie Internet :
l’initiative est répartie entre des milliers d’acteurs, qui
font chacun un investissement à la hauteur de leurs moyens, de leurs
ambitions. Le réseau émerge partout à la fois, sans
hiérarchie entre zones rentables et zones non rentables, fruit d’un
bouillonnement et d’une dynamique générale. Ces différents
acteurs mettent à profit leurs propres infrastructures existantes (toits de
bâtiments, chemins de passage de câbles, rebords de fenêtres).
Leurs motivations sont différentes, peuvent ne pas avoir une vocation
lucrative ou attendre un retour sur investissement direct de leur portion de
réseau. Une fois interconnectées, elles constituent un réseau
d’une capillarité sans
pareille.En faisant abstraction de
toute inclinaison idéologique, je pense simplement (naïvement ?) que
la deuxième approche de déploiement est plus efficace pour atteindre
les objectifs du Réseau Pervasif. Certes cette méthode n’a
à ce jour permis de construire que l’Internet, mais ce n’est
déjà pas si mal. Du reste, nous
pouvons considérer que la deuxième option n’en est même
pas une. Elle ne repose par essence sur aucun choix centralisé de mise en
place (autre que quelques décisions réglementaires locales,
c'est-à-dire nationales). Somme d’initiatives indépendantes de
très petite, petite et moyenne envergure, utilisant des technologies
(pratiquement) disponibles dans la moindre FNAC, nous pouvons considérer
que ce chantier est d’ores et déjà en cours et n’attend
l’aval de personne.
Le Mesh
NetworkingCorollaire de ce qui
précède, nous avons vu apparaître depuis quelques années,
la notion de Mesh Networking. Son principe est celui d’un réseau
dynamique sans centre dans lequel chaque utilisateur est également un
nœud de connexion ou de transmission. Simplement, cela fonctionne de la
manière suivante : au lieu d’emprunter de grandes artères de
trafic, mes communications passent par les équipements de mon voisin. Ce
dernier transmet mes données à un de ses voisins et ainsi de suite.
De bond en bond, mes communications trouvent leur chemin dans la forêt des
équipements et des liaisons d’autres utilisateurs. Ce réseau
spontané se configure lui-même, trouvant le trajet idéal,
détectant les équipements éteints et les contournant,
c'est-à-dire en reproduisant à très petite échelle le mythe
technique militaire de l’Internet, le réseau sans centre qui peut
résister à une attaque nucléaire qui détruirait certaines
de ses portions en se recomposant autour des éléments
restants.Initialement imaginé
(là aussi) pour un usage militaire et utilisé durant la guerre en
Irak, le développement de solutions techniques de Mesh Networking occupe
de très nombreuses entreprises, universités, ou projets open source.
Pour être parfaitement honnête, à ce jour, aucune des solutions
envisagées n’est réellement opérationnelle avec un niveau
satisfaisant de performances ou d’étendue du réseau. Mais les
progrès constatés depuis plus d’un an dans ce domaine,
permettent à des réseaux mesh au moins limitées en couverture,
d’être rapidement mises en
place.L’idéal du Mesh
Networking permettrait alors la propagation de réseaux de manière
virale, chaque ajout d’utilisateur étendant sa portée et
permettant d’ajouter de nouveaux utilisateurs et donc de nouvelles
extensions. Ainsi, les nœuds de réseaux pourraient se situer, non
seulement à l’échelle de quartiers, mais pratiquement sur chaque
pallier d’immeuble, au cœur de chaque maison, permettant
d’atteindre les objectifs de granularité. De plus, ce modèle
permet un déploiement de réseau très peu coûteux qui
permettrait de produire des capacités de transmission très peu
chères[20]. En
apportant leur collaboration à la construction du réseau, les
utilisateurs bénéficieraient des baisses de coût et de prix
ainsi induits.
Wi-Fi, Wimax, CPL et autres technologies
réseauLe Réseau Pervasif
est un concept, un résultat à atteindre pour suivre une
évolution des usages et de l’écosystème. Il ne se confond
pas avec une technologie particulière. Toute technologie permettant de
couvrir les différents points du cahier des charges du Réseau
Pervasif que j’ai énumérés plus haut (présent
partout/tout le temps, permettant de connecter tout type d’objets, large
bande, prix imperceptible à l’usage, sécurité) peut
être utilisée.En soumettant
les technologies existantes à cette grille d’évaluation nous
constatons que le Wi-Fi est un bon candidat, que le CPL[21]
l’est pour certains objets non mobiles, que la RFID[22] est
nécessaire pour de très petits objets très peu coûteux et
que l’UMTS[23]
réalise un très mauvais score. Il apparaît surtout
qu’aucune de ces technologies, à elle seule, ne saura couvrir
l’ensemble du spectre des besoins. Le Réseau Pervasif sera donc
construit avec un ensemble hétéroclite de technologies de réseau
ou de communication, sous réserve que des passerelles d’une
technologie vers l’autre soient établies. Nous allons par
conséquent vers un besoin de gestion d’un réseau de très
grande complexité. En tout état de cause, il est probable
qu’aucun opérateur ne sera en mesure de posséder et de
maîtriser l’ensemble des composantes, de bout en
bout.Le Wi-Fi est une technologie
extrêmement fragile, capricieuse, très approximative et non
adaptée à des usages intensifs. Les critiques de la part des
détracteurs du Wi-Fi sont toutes recevables. Malgré cela, nous
pouvons présager que le Wi-Fi (et en particulier, la norme 802.11 b et
802.11 g qui est compatible avec la précédente) sera une des
constituantes importantes des réseaux à venir, à cause du «
Malentendu Wi-Fi ».Il s’est
produit le phénomène suivant : le Wi-Fi avait pour modeste ambition de
permettre d’installer un très petit réseau local sans avoir
à faire des trous dans les plinthes pour y mettre des câbles.
Toutefois, ses utilisateurs ont vite réalisé, souvent
accidentellement, que grâce à ces équipements ils étaient en
mesure de voir d’autres machines, au-delà de leur propre territoire.
Le fantasme Wi-Fi était né. Le monde s’est emballé, la
demande d’équipements Wi-Fi (c'est-à-dire de 802.11 b) a connu
une croissance exponentielle, provocant naturellement une baisse du coûts
des composants Wi-Fi[24]. Nous
nous trouvons donc dans une spirale du Wi-Fi. Tous les constructeurs
d’électronique ajoutent et ajouteront des capacités Wi-Fi à
leurs équipements, parce que cette option au départ
différenciatrice ne représente qu’un tout petit incrément
de prix. L’utilisateur aura donc dans sa poche, qu’il le veuille ou
non, des équipements qui seront en Wi-Fi. Il ne nous appartient donc pas
de savoir si le Wi-Fi est une bonne technologie ou pas, elle est d’ores et
déjà omniprésente chez les utilisateurs avec une base
installée en croissance exponentielle. Même si cet engouement mondial
est parti d’un malentendu, nous n’avons pas d’autre choix que
de « faire avec ». Dans l’écosystème l’approche
est forcément du bas vers le haut
(bottom-up).
C’est l’utilisateur qui dicte les choix techniques des
opérateurs. Aucun de ces derniers n’est en mesure de subventionner
suffisamment d’équipements qui seraient conformes à la
technologie idéale qu’il aurait
choisie.Partant de cette même
analyse, nous pouvons également présager que le WIMAX, dernière
technologie à la mode, aura du mal à supplanter dans les
équipements terminaux l’emprise du Wi-Fi. Le WIMAX arrive trop tard
dans ce contexte. Il n’en reste pas moins que le développement du
WIMAX est aujourd’hui vital pour la mise en place de réseaux de
transport maîtrisés de moyenne portée ou réseaux de
desserte. Ces portions de réseau ne sont pas directement accessibles à
l’utilisateur final mais maîtrisées par l’opérateur
qui n’est pas influencé par le taux d’équipement en Wi-Fi
chez les utilisateurs et qui peut donc choisir librement la technologie la plus
adaptée.
L’XMLL’XML
est un langage de description de données permettant à des
applications et des équipements hétéroclites
d’échanger des informations, chacun les traitant selon ses propres
contraintes et besoins. Il a donné naissance au principe des Web Services,
dans lesquelles une application demande à une autre application
présente sur le réseau (ou sur l’Internet) d’effectuer
pour elle certains traitements et de renvoyer le résultat, le tout
étant transparent à
l’utilisateur.Dans le monde de
machines communicantes en plus grand nombre, de plus en plus
spécialisées et aux capacités de plus en plus disparates,
l’XML apparaît comme la solution déjà opérationnelle
pour traiter ces échanges et permettre l’émergence de
réseaux d’objets. Cet environnement de cohabitation de tous types
d’objets sur un réseau n’est donc pas un fantasme, il est
à portée de main.
IPV6IPV6
est la dernière version du protocole de l’Internet, l’IP.
Aujourd’hui utilisé, l’IPV4 n’a été conçu
que pour permettre la connexion d’ordinateurs, c'est-à-dire
d’un nombre limité de machines. Le nombre d’adresses de
machines (l’identifiant qui permet de les retrouver sur le réseau)
est donc réduit dans IPV4. IPV6 apporte la possibilité de disposer
d’un nombre incalculable d’adresses. Elles pourraient être
attribuées de manière fixe et définitive à des milliards
d’objets. Il est donc indispensable dans un monde de machines
connectés et communicants en permanence.
Arlésienne de l’Internet depuis de
nombreuses années, IPV6 commence à trouver sa véritable
pertinence aujourd’hui. L’enjeu et la difficulté portent sur la
migration d’un réseau en IPV4 vers un réseau en IPV6. Cette
migration est diversement entamée. Elle est balbutiante aux Etats-Unis
où le réseau est ancien et très développé. Par contre
elle progresse rapidement dans les pays d’Asie, dont l’existant est
de moindre importance, et pour lesquels le développement des objets
électroniques communicants est un enjeu industriel crucial, puisqu’il
fait pencher en leur faveur la balance entre l’univers de
l’informatique (principalement américain) vers celui de
l’électronique (principalement
asiatique).
LinuxPendant
longtemps, Linux a porté le fantasme du système d’exploitation
gratuit qui allait permettre de déboulonner la position de Windows. Las,
devant l’inconfort d’utilisation, Linux demeure réservé
à une communauté
d’initiés.Toutefois,
l’émergence des objets communicants ouvre un champ de
développement considérable pour Linux. Si cette dernière
n’a jamais véritablement réussi sa percée sur les postes de
travail, elle est en train de le faire sur tous les nouveaux objets. Il
s’agit là à la fois d’un problème économique et
d’une question de dynamisme dans le développement. En effet, les
prix des objets d’électronique grand public sont largement
inférieurs à ceux pratiqués dans l’informatique.
L’usage a permis d’intégrer le prix de la licence d’un
système d’exploitation et de certains logiciels dans le prix
d’un PC. Il est peu probable que les prix de vente et les marges de
pèse-personnes permettent d’absorber des surcoûts
commercialement indolores. LINUX et le logiciel libre sont donc les meilleures
solutions économiques pour adjoindre à toute cette gamme de nouveaux
objets des fonctionnalités
additionnelles.
Usages : R&D v/s
DarwinTruisme : le
développement de nouveaux Réseaux repose sur le développement de
ses usages et qui plus est sur l’existence d’une Killer App[25]
susceptible de générer la motivation nécessaire pour que les
utilisateurs, au-delà de leurs habitudes acquises, adoptent une nouvelle
technologie.Nous pouvons imaginer deux
approches :- Un opérateur met en
place un système qu’il maîtrise, permettant de fournir des
services à ses clients. Ses laboratoires de recherche imaginent les usages
dont les utilisateurs pourraient avoir besoin et conçoivent
méthodiquement de potentiels Killer App. L’opérateur
intègre directement, ou en incitant des partenaires, ces quelques services
à son « bouquet ». Les utilisateurs jugent ces offres
pertinentes ou pas.- Sur un réseau
neutre, dont l’accès est ouvert à tous, tout un chacun peut
proposer contenus et applications avec des moyens très peu coûteux.
L’offre est rapidement immense, des centaines de milliers de nouvelles
idées étant spontanément suggérées et tentées en
permanence. La sélection naturelle fait que les mauvaises idées
disparaissent et que les plus pertinentes survivent et se développent
parfois même à la surprise de leurs
créateurs.Nous pouvons constater
que l’émergence de Killer Apps a été dans la plupart des
cas le produit d’un accident, d’un détournement.
L’Internet a été la meilleure illustration du second modèle
cité ci-dessus. Il était ouvert à des millions de gens. Des
centaines de milliers d’applications, d’idées et de sites ont
été proposés ou sont apparus dans cet écosystème.
Toutefois, nous pouvons considérer que seules trois applications majeures,
fondamentales, trois Killer App sont apparues en près de trente ans :
l’email, le Web (ou plutôt le navigateur Web) et le Peer-to-Peer. Au
moins deux de ces applications ont été inventées par des
développeurs de moins de 20 ans avec de minuscules moyens, voire dans des
dortoirs. Il n’en reste pas moins qu’elles ont été les
moteurs de l’adoption de l’Internet et du développement du
Haut Débit.Ainsi, cette
sélection darwinienne nécessite d’être alimentée par
un très grand nombre de propositions pour parvenir à des
résultats. Par conséquent, plus le système en amont est ouvert
à toutes les propositions, plus nous avons de chances d’obtenir des
services massivement motivants et susceptibles d’entraîner le
réseau. Deux ou trois idées imaginées dans un laboratoire de
R&D, aussi brillant soit-il, sont largement insuffisantes[26].Le
développement de services réellement mobiles s’est heurté
à ce jour à ce problème. Les réseaux étant
contrôlés au sommet et peu susceptibles d’être
détournés de leur usage premier, nous ne sommes pas parvenus à
des offres réellement pertinentes susceptibles de répondre à la
question « mais de quoi donc a besoin un individu qui se déplace
?»[27].Nous
devons faire montre d’une très grande humilité quant aux
nouveaux usages. Il n’appartient pas à un opérateur de
déterminer la vocation et l’utilisation qui doit être faite de
son réseau. Il est crucial que les infrastructures et les technologies
mises en places pour le Réseau Pervasif et l’Intelligence Ambiante
soient les plus ouvertes possible, offrant des tickets d’entrée
à la portée du moindre fournisseur de service, fut-il un
étudiant dans son dortoir, et permettant l’appropriation et le
détournement des moyens par les
utilisateurs.
AuguresDans
son excellent ouvrage A brief history of
tomorrow, Jonathan Margolis montre bien que
toutes les prédictions du futur se sont systématiquement
trompées. Je ne pense pas en être prémuni. Mes augures
péremptoires sont donc probablement faux, simplistes, naïfs ou
excessifs, mais je ne cours que le risque (indolore) de rejoindre le
panthéon peuplé du
ridicule.Bien que perclus de doutes, je
pense malgré tout qu’un nombre significatif d’indices
permettent de déceler qu’un nouveau bond dans l’usage des
technologies est certain, que le Réseau Pervasif est dans le sens de
l’histoire, qu’il est inéluctable. La seule chose qu’il
est impossible de prédire est l’échéance de son
avènement. Il existe en effet autant de raisons de penser que son
développement pourrait être très rapide que très lent. Ce
type de prévision est impossible dans un écosystème aux
interdépendances
complexes.Chleuasme mis à part,
j’estime que l’exercice auquel je me suis livré a au moins une
utilité. L’approche écosystémique à laquelle je suis
attaché considère qu’il suffit d’un tout petit
détail imprévisible pour que l’ensemble se retrouve
entièrement reconfiguré. La probabilité de survenance d’un
tel accident est immense. J’aurai donc probablement tort sur un grand
nombre de sujets. Toutefois, au-delà des détails et des
modalités, mon modeste texte est avant tout une invitation à la
lecture écosystémique des évolutions auxquelles nous assistons.
Elle consiste à ne négliger aucune de ses composantes, aussi
minuscules, aussi anecdotiques ou peu économiquement orthodoxes
soient-elles. Les effets de réseau, peuvent amplifier et
accélérer le moindre épiphénomène[28].Le
monde a changé, nos méthodes d’analyses se doivent de
l’accompagner. [1]
Même : unité d’information culturelle qui se répand à
travers une culture et ses croyances de la même manière qu’un
gène se reproduit dans une population (voir Richard Dawkins, The Selfish
Gene)., [2]
L’histoire du minitel et de son évolution est d’ailleurs
exemplaire des dérives de l’analyse prospective linéaire: le
Minitel, dans sa modestie technique était parfaitement pertinent dans la
période où il est apparu. Lorsque l’Internet a commencé
à se développer au début des années 90, France Telecom
n’y a vu qu’un minitel plus rapide et en couleur. D’où la
proposition des “ monstres ” Minitel Vitesse Rapide (TVR), ou du
Minitel Photo, très vite oubliés. Ne sommes-nous pas en train
d’assister au même type d’acharnement thérapeutique avec
la téléphonie de 3ème Génération. Là où le
GSM, ou téléphonie de 1ère Génération était
simple, pertinent et utile, le Téléphone Portable Vidéo-Couteau
Suisse n’est-il pas un monstre mort né
? [3] Par
exemple la vogue des Network Computers, l’Internet sur la Télé
ou le WAP [4] Il est
ironique de voir que l’échange de musique et de vidéos sur les
réseaux de peer to peer a été concomitamment, la véritable
réalisation des rêves de Jean-Marie Messier pour Vivendi Universal ou
Steve Case pour AOL-Time Warner. A travers des méga fusions,
l’objectif de Messier ou Case était de contrôler les tuyaux et
d’énormes fonds de contenus. Mais les contenus contrôlés
par Time-Warner ou Vivendi-Universal étaient dérisoires comparés
à la somme des contenus et des capacités de diffusion disponibles chez
les Utilisateurs. [5] Il est
du reste amusant de constater qu’historiquement le premier usage
envisagé du téléphone ait été la possibilité
d’écouter à distance des pièces de théâtre,
l’échange de communications entre utilisateurs étant
considéré comme marginal.
[6]
Il faut constater que l’ADSL va aujourd’hui à l’encontre
de l’ubiquité de la connexion, puisqu’il connecte un
utilisateur strictement dans un local donné, cette connexion
n’étant pas transportable. Il va dans le sens de la
dé-mobilité. [7] Ozone
(www.ozone.net) est
l’entreprise que je dirige. [8] Le
terme Pervasif n’existe pas en français. Il s’agit d’une
transposition mécanique du terme anglais
Pervasive,
qui signifie « présent partout ». Au lieu de « Réseau
Pervasif », nous aurions pu utiliser l’expression « Réseau
Omniprésent ». Mais le « Réseau Pervasif » est plus un
concept (comme l’est l’Internet), qu’un terme réellement
descriptif. Forger une expression artificielle pour le nommer est donc plus
utile que d’utiliser des termes français qui, en étant trop
descriptifs, pourraient en réduire la portée ou la
souplesse. [9] Cet
exemple est inspiré du prototype développé par IBM et Sunbeam,
entre autres objets présentés dans le cadre de l’Internet Home
Alliance (www.internethomealliance.com)
[10]
Certes tout cela s’est fini dans la catastrophe financière que chacun
sait. Mais nous n’y avons perdu que l’argent du beurre. Le beurre,
lui, se porte très bien. [11] Je
parle ici du brave portable de première génération et de son
killer app
« composer un numéro et parler au
téléphone avec des gens
». [12] Voir
à ce sujet The invisible
computer de Donald Norman, livre fondateur de
cette théorie. [13] Ce
même sort menace les téléphones dits de 3ème
Génération, dont le taux de dysfonctionnement est proportionnel à
l’étendue des prétentions. Simplement : plus les
téléphones portables jouent et prennent des photos, moins bien ils
téléphonent. [14] Voir
à ce sujet les travaux de Evert Van Loenen de Philips Research
Labs (http://www.grenoble-soc.com/proceedings03/Pdf/Van%20Loenen.pdf)
[15] Dans
le réseau imaginé par le constructeur d’électroménager
LG, le réfrigérateur joue le rôle de serveur central pour le
lave-linge et le climatiseur, le rendant ainsi indispensable à
l’infrastructure. [16]
« Maison intelligente » supplante heureusement le terme ringard de
domotique, dont les ambitions (mort nées) se réduisaient à la
télécommande et à l’automatisation des maisons de
campagne. [17] Nous
arrivons ainsi à des services absurdes, nés du besoin de justification
a posteriori de choix industriels discutables. Les opérateurs de
téléphonie pourtant dite mobile suggèrent que grâce à
l’UMTS, l’utilisateur puisse regarder le visage de celui qui lui
parle. Ce faisant, ils font d’un appareil dont la fonction est
d’optimiser mon temps et ma pénurie d’attention (je peux parler
tout en marchant), une machine qui nécessite que je lui consacre toute mon
attention et qui me dé-mobilise (je dois être debout sans bouger,
tenir le téléphone à bout de bras pour pouvoir voir le visage de
mon interlocuteur et lui permettre de me voir). Le rapport entre le mince
bénéfice du surcroît d’information apporté par les
mimiques et la cravate de mon correspondant et le coût payé en
attention et en dé-mobilité est très largement
défavorable. [18] Il
serait intéressant par comparaison d’imaginer le prix d’un
dispositif permettant à un utilisateur de se connecter à loisir depuis
chez lui à des ordinateurs se trouvant à Tokyo, Johannesburg ou San
Francisco si l’Internet n’existait pas, c'est-à-dire en
n’utilisant que les réseaux privés d’opérateurs
télécom. [19] Je
continue toutefois à utiliser le nom de Réseau Pervasif plutôt
que celui par exemple « d’Internet de deuxième
génération ». Le mot Internet comporte aujourd’hui des
connotations qui peuvent être gênantes dans la conception du
Réseau Pervasif. On confond trop souvent Internet et Web. « Internet
de deuxième génération » pourrait induire l’idée
qu’il s’agit de fournir de « l’Internet mobile »,
c'est-à-dire la possibilité de naviguer sur le Web à partir de
n’importe où, ce qui serait catastrophiquement
réducteur. [20] Nous
pouvons comparer ce modèle à celui d’un réseau
d’accès en ADSL. L’équipement nécessaire pour
permettre la connexion d’un seul utilisateur (port DSLAM + modem) est
selon Free de l’ordre de 500 Euros. Dans un modèle Mesh Networking,
l’adjonction d’un utilisateur crée des capacités de
connexion pour ses voisins sans investissement additionnel
significatif. [21] CPL
: Courants Porteurs en Ligne, ou réseau de données utilisant les
installations électriques
existantes. [22] RFID
: Identification Radio d’un Objet, très petit émetteur
intégré dans un objet qui diffuse simplement son identité. Il est
par exemple utilisé aujourd’hui dans les anti-vols de
magasins. [24] Le
prix d’achat public d’une carte de connexion en Wi-Fi pour un PC est
de l’ordre de 50 Euros (si elle n’est pas d’ores et
déjà intégrée). Le prix de la même carte en UMTS est de
400 Euros (c'est-à-dire le prix d’un PDA complet pouvant et
déjà équipé en
Wi-Fi). [25] Il
me semble que, étrangement, il n’existe pas une expression
française pour Killer
App.
[26] A
l’heure qu’il est, les Killer Apps imaginées pour l’UMTS
sont : la possibilité de voir le visage de son correspondant et celui de
regarder des buts de football en vidéo. Ces deux applications sont
jugées suffisamment motivantes pour les utilisateurs pour justifier le
déploiement d’un réseau dont le coût est de plusieurs
milliards d’euros. [27] Etre
guidé dans ses déplacements, trouver l’adresse d’un
restaurant, les programmes d’un cinéma, consulter son compte et son
portefeuille boursier ne se sont pas avérés être des services
dont le besoin est suffisamment vital pour les
utilisateurs. [28]
C’est notamment pour avoir ignoré puis sous-estimé et toujours
mal compris le phénomène du peer-to-peer démarré dans un
dortoir, que l’industrie de la musique connaît aujourd’hui
mondialement la crise.
Posted: Jeu. - Septembre 23, 2004 at 04:19 PM
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